Par CHRISTIAN QUEYROUX | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE | DIRECTEUR D'HÔPITAL HONORAIRE | ANCIEN SECRETAIRE GENERAL DE L'EHESP

Dans 1984, George Orwell fait dire par un membre du Service des recherches au ministère de la Vérité : « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. (…) Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète quand le langage sera parfait. »

A observer l’évolution du monde interconnecté qui nous entoure, force est de constater que le déploiement de la destruction du sens imaginé par Orwell est bien engagé.

Jadis nos aînés, du moins certains d’entre eux, se sont battus pour faire en sorte que l’accès à la connaissance ne soit plus réservé à des privilégiés par la fortune ou la naissance.

Ma génération, née au lendemain de la 2ème guerre mondiale, a bénéficié de cette volonté grâce à l’enseignement public dans un contexte ou éducation et émancipation allaient de pair.

Pour ceux qui poursuivirent des études, la connaissance supposait de se rendre dans des bibliothèques et de consacrer du temps à recueillir, analyser et synthétiser les éléments recueillis. C’était parfois long et fastidieux.
Puis vinrent l’ordinateur et Internet qui semblaient porter la potentialité d’un accès illimité aux savoirs et gage de liberté de l’information.

Aujourd’hui les « Data Center » nécessaires pour nourrir le nouveau « Moloch» *(1) engrangent des milliards de données au prix de l’épuisement énergétique et hydrique des lieux qui les accueillent et tout ceci semble-t-il non pour permettre véritablement un meilleur accès de tous aux savoirs mais surtout, à travers les interconnexions, de tout scruter.

Les réseaux sociaux, les bien mal nommés, véhiculent à la vitesse de la lumière toutes sortes d’éléments dont la véracité est de moins en moins discutée. L’ « allègement » des « modérations », un terme qui n’aurait pas déparé la Novlangue Orwellienne, par les magnats du Net au nom d’une soi-disant liberté d’expression a favorisé « la haine en ligne » et contribué à décomplexer les extrêmes.

Dans ce contexte comment ne pas songer au caractère visionnaire du texte d’Orwell !

Ce n’est pas un hasard si l’on observe la remise en cause de vérités scientifiques démontrées et la montée des révisionnismes. L’accès à des fonctions ministérielles de partisans avérés des théories les plus débridées aux U.S.A. qui portent de plus en plus mal leur nom générique d’« Etats-Unis d’Amérique » en est un bon exemple.

Cette situation réinstaure par ailleurs une classe de privilégiés non par la naissance mais par la fortune totalement décomplexée.

A la fin du 19ème siècle un penseur viennois, Karl Kraus (1874 – 1936) dans un texte intitulé « La Fin des Privilèges » écrivit :« Lorsqu’il n’y avait pas encore de droits de l’homme, le privilégié les avait. C’était inhumain.
Puis, on a instauré l’égalité en déniant au privilégié les droits de l’homme. »

Il semblerait que les privilégiés aient entrepris de rétablir l’ordre ancien en détricotant tous les dispositifs de solidarité, en supprimant prioritairement les crédits « sociaux » et les moyens mis en place pour assister les plus vulnérables.

Autre conséquence extrêmement préoccupante, la superstition regagne le terrain perdu au fil du 19ème et du 20ème siècle et le succès de certaines formes spectaculaires de religion est aussi une conséquence du déploiement de ses outils.

 

 

*(1) MOLOCH, subst. masc. […] Divinité ammonite, représentée par un homme à tête de taureau, à qui l’on sacrifiait par le feu des victimes humaines, surtout des enfants.

Crédit image Freepick

CHRISTIAN QUEYROUX | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE | DIRECTEUR D'HÔPITAL HONORAIRE | ANCIEN SECRETAIRE GENERAL DE L'EHESP

Le 28 avril 2026