Par MICHEL CARON | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE
Plutarque affirmait en son temps que « le déséquilibre entre les riches et les pauvres est la plus ancienne et la plus fatale des maladies des républiques ». J’essaierai ici de développer une réflexion utile pour ces temps difficiles d’aujourd’hui.
Mon propos s’articulera autour de deux parties :
Partie 1 :
- La pauvreté en France et en Europe : définitions et état des lieux
- De la pauvreté à la solidarité : le chemin de la fraternité et d’un humanisme conséquent.
Partie 2 : lien d’accès
- Qu’est il grand temps d’entreprendre ?
- De la pauvreté, à la solidarité, il y a un chemin : celui de la fraternité et de l’humanisme conséquent.
PARTIE 1
C’est entre autre un souvenir de lecture de mon journal qui m’a marqué : au soir du 18 août 2025, 2 159 enfants dormaient dans la rue, dont 503 avaient moins de 3 ans. Le nombre de ces enfants a ainsi augmenté de 6% en un an et de 30% depuis 2022 ; ces données n’incluent pas les familles qui n’arrivent pas à joindre le 115. Elles ne prennent pas en compte non plus les jeunes migrants non accompagnés qui demeuraient sans abri ou vivaient dans des squats, abandonnés des Pouvoirs Publics.
Ainsi, la pauvreté marque t’elle l’échec des politiques publiques : celles de la Protection et de l’aide sociale à l’enfance, celles aussi de l’emploi, du logement, de la santé mentale, de l’immigration et de la prise en charge des femmes victimes de violences conjugales. Alors je veux dire ici qu’il y a un chemin qui va de la pauvreté et des multiples formes de vulnérabilité à la solidarité. Il nous revient de l’éclairer et de le parcourir.
La Pauvreté en France et en Europe : définitions et état des lieux
Pour contribuer utilement au débat et aux politiques publiques, il s’agit d’abord de se mettre d’accord sur les constats en mesurant la pauvreté : c’est l’approche relative de la pauvreté monétaire qui est celle des études en France et en Europe.
Le seuil de pauvreté monétaire est fixé à 60% de la médiane des niveaux de vie. Il est exprimé en Euros, mais peut être ramené en standard de pouvoir d’achat (SPA), unité commune permettant de faire les comparaisons à l’échelle européenne.
Sur cette base, la pauvreté monétaire touche 16,2 % des Européens en 2023. En France (hors Mayotte, d’après le dispositif européen SILC, qui diffère de la mesure nationale), 15,9 % des personnes sont pauvres. La France se situe au 15ème rang des pays avec les taux les plus faibles devant l’Italie (18,9 %) ou l’Espagne (19,7 %).
En France, ce sont donc 9,8 millions de personnes (soit 15,4 % de la population selon l’INSEE) qui vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, fixé à 1288 € ; ce chiffrage ne prend pas en compte les personnes qui n’ont pas de domicile et qui sont accueillies par diverses institutions, ni la population des DOM.
Les disparités entre les pays de l’Union Européenne sont importantes : les pays du Nord et de l’Ouest de l’Europe affichent les taux de pauvreté les plus bas du monde. On y trouve relativement moins d’emplois très mal payés et il existe le plus souvent des salaires minimums tandis que la collectivité soutient les ménages aux revenus modestes grâce à un meilleur niveau de prestations et de protection sociale. Les pays du Sud de l’Europe ont des taux de pauvreté plus élevés. Les taux les plus élevés sont mesurés en Lituanie, en Estonie en Lettonie, en Roumanie et en Bulgarie.
L’étude de la pauvreté a recours à d’autres mesures ; il s’agit de :
– La mesure absolue, qui vise le montant nécessaire pour subvenir à des besoins de base,
– La pauvreté en conditions de vie (insuffisance de ressources, retards de paiement, restriction de consommation, difficultés de logement)
– La pauvreté basée sur la perception des minimas sociaux
– La pauvreté ressentie, qui s’appuie sur l’opinion des personnes concernées ; ainsi, Eurostat note qu’alors que 16,2 % des Européens vivaient sous le seuil de pauvreté, 34,1 % de la population européenne éprouvaient le sentiment d’être pauvre. Les personnes se sentent en insécurité sociale durable, et ont une vision dégradée de l’avenir.
Dans l’Union Européenne, on utilise aussi l’indicateur de risque de pauvreté et d’exclusion sociale qui englobe la pauvreté de revenus, la privation matérielle et sociale grave et l’exclusion du marché du travail. Ainsi en 2020, la part des personnes menacées par le risque de pauvreté se situe à 30 % des personnes se sentant touchées par au moins une des trois dimensions de la pauvreté.
Je signale enfin que certaines études utilisent le seuil de pauvreté à 50 % du niveau de vie médian.
Proposition 1 :
La lutte contre la pauvreté doit pouvoir s’appuyer sur un dialogue efficace entre les Organisations Non Gouvernementales et les Pouvoirs Publics ; il faut donc faire un effort particulier pour établir et rassembler des connaissances sur des bases communes.
Comprendre le phénomène de la pauvreté et la vie des personnes pauvres
Si nous voulons être utiles pour lutter contre la pauvreté, il nous faut réfléchir dans deux directions : d’une part comprendre les difficultés spécifiques rencontrées par les personnes pauvres, d’autre part, aller puiser dans les sciences sociales les concepts et les éléments d’analyse de la pauvreté, susceptibles d’éclairer les initiatives à prendre.
C’est dans cette perspective d’action que je me réfèrerai ici à des sociologues et des économistes qui font référence.
PIERRE BOURDIEU développe son analyse à partir de 3 formes principales de capital humain, économique, social, culturel.
La pauvreté sociale se caractérise par un manque de relations sociales limitant l’accès à des opportunités, des ressources et des réseaux d’entraide. La pauvreté culturelle est caractérisée par un manque de connaissances et de compétences. Dans cette perspective, le travail social d’accompagnement des personnes pauvres s’oriente vers des actions collectives à caractère culturel et de formation de base favorisant la compréhension de l’environnement et la possibilité d’action.
SERGE PAUGAM propose une typologie de 3 formes de pauvreté
La pauvreté intégrée se retrouve dans les pays ou les régions qui sont eux-mêmes pauvres sur le plan économique ; les personnes pauvres n’y sont pas stigmatisées et bénéficient de solidarité familiale et religieuse. Il y a pauvreté sans exclusion.
La pauvreté marginale est celle d’une petite partie de la population au sein d’une société prospère ; on parle alors de « cas sociaux « (par exemple les sans domicile fixe).
La pauvreté disqualifiante concerne les sociétés post industrielles, dans les régions aux prises avec les difficultés économiques, entraînant des situations de reconversion industrielle ; le chômage provoque le déclassement et l’exclusion sociale. Il en est de même pour les travailleurs précaires mal rémunérés et de l’érosion des protections sociales traditionnelles. Je signale deux ouvrages très éclairants sur l’apport des sciences sociales pour notre réflexion et notre action : Serge Paugam « Repenser la solidarité » – PUF 2019 ; Nicolas Duvoux « Le nouvel âge de la solidarité -Le Seuil 2012.
ROBERT CASTEL s’est concentré sur la vulnérabilité sociale ; en analysant l’évolution historique de l’assistance aux plus démunis, il introduit le concept de désaffiliation pour décrire le détachement des liens sociaux et l’érosion des protections sociales. Lutter contre la désaffiliation et la pauvreté passe par la nécessité de renforcer les supports sociaux et les dispositifs de solidarité, tout en critiquant les politiques qui se limitent à l’attribution de secours aux pauvres. L’ensemble de ses travaux éclaire les enjeux du travail social et plus globalement, de la protection sociale qui constitue la voie et les moyens de lutte contre la pauvreté.
ESTHER DUFLO, prix Nobel d’économie, insiste sur le caractère multidimensionnel de la pauvreté. « Elle n’est pas seulement le résultat de circonstances économiques défavorables ; elle est généralement enracinée dans les structures sociales et économiques qui limitent l’accès aux ressources et aux opportunités ». Elle souligne également l’importance de l’éducation dès le plus jeune âge pour briser le cycle de la pauvreté. Les crises mondiales frappent particulièrement les populations vulnérables (Covid, inflation). Ce sont des études et des expérimentations menées directement sur le terrain qui doivent alimenter les recommandations faites aux Pouvoirs Publics.
L’UNIVERSITÉ D’OXFORD et ATD QUART MONDE ont associé des universitaires, des travailleurs sociaux et des personnes pauvres dans leurs travaux ; ils ont mis en évidence les dimensions cachées de la pauvreté, dont les 9 dimensions clefs de la pauvreté :
– Les privations telles que le travail décent, l’insuffisance et la précarité des revenus, les privations matérielles et sociales,
– 6 autres dimensions de la pauvreté, auparavant cachées ou peu considérées par les Pouvoirs Publics. Soit :
- 3 dimensions relationnelles qui concernent la manière dont les personnes qui ne sont pas confrontées à la pauvreté, affectent la vie de celles qui le sont : il s’agit de la maltraitance sociale, la maltraitance institutionnelle et les contributions non reconnues.
- 3 dimensions qui constituent le cœur de l’expérience de la pauvreté : il s’agit des souffrances résultant de la dépossession du pouvoir d’agir, les souffrances dans les corps, l’esprit et le cœur auxquelles les personnes pauvres réagissent par la résistance et la lutte. Ces dimensions nous rappellent en quoi il faut lutter contre la misère et la pauvreté et que les personnes pauvres elles-mêmes sont pro actives et non passives.
Pour approfondir la compréhension de la vie des personnes qui affrontent l’épreuve de la pauvreté, je suis conduit à observer la multiplicité des vulnérabilités personnelles et sociales telles que je les ai rencontrées et telles que les analyse le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC). En France, en 2022, le sentiment de vulnérabilité est en forte progression : il est passé de 21 % en 2018 à 41 % en 2022 ; ce sont les personnes aux bas revenus, les classes moyennes inférieures et les jeunes qui se sentent le plus en situation de vulnérabilité. Ainsi, je reprends ici les différentes formes de vulnérabilité analysées par le CREDOC : la pauvreté, le handicap et les limitations fonctionnelles, la santé dégradée, la relégation territoriale, l’isolement relationnel, le chômage et la précarité de l’emploi, le mal logement, les discriminations, la vieillesse et la dépendance.
Aborder ainsi la vulnérabilité, « c’est rechercher et approcher de manière dynamique les processus qui peuvent conduire à la pauvreté, afin de prévenir les situations de bascule et mettre en place des politiques sociales préventives ». Cette vulnérabilité est le reflet de la montée des incertitudes, chacun pouvant être confronté à une ou plusieurs de ces vulnérabilités : la possibilité et la capacité de mobiliser des ressources monétaires, relationnelles, institutionnelles devient alors déterminante. Approcher le phénomène de la pauvreté en s’intéressant à la vulnérabilité, c’est rechercher auprès de qui et à quel moment intervenir, quels dispositifs mettre en place pour développer les capacités individuelles, par une protection sociale pro active, intégrative et préventive sur le cycle de vie ». Je veux parler ici d’investissement social et de solidarité en désignant l’action conduite avec les personnes pauvres, dans une relation de coopération qui sauvegarde la dignité de chacun dans l’action concrète menée pour surmonter les causes et les effets de la pauvreté et de la vulnérabilité. Cette action – avec se distingue d’une action-pour les personnes pauvres dans une relation infériorisant où l’on parle à la place des personnes pauvres, à partir de données statistiques sur la pauvreté. L’attention portée à la dignité de la personne qui vit dans la pauvreté me conduit à reprendre le point de vue d’Esther DUFLO, lorsqu’elle affirme que « maintenir cette tension entre l’aide pécuniaire et le souci de l’autre devrait être une des principales préoccupations des politiques sociales ».
Crédit photo | FREEPICK
MICHEL CARON | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE
Le 22 février 2026

