Par CHRISTIAN QUEYROUX | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE | DIRECTEUR D'HÔPITAL HONORAIRE | ANCIEN SECRETAIRE GENERAL DE L'EHESP
Essentiellement importées, les nouvelles modes managériales, percutent le monde du travail et créent un état de résistance du corps social agressé. Elles permettent aussi d’installer ce besoin « si Français » de se disqualifier par rapport au reste du monde et certains auteurs en font d’ailleurs leurs choux gras.
L’hôpital n’échappe pas à cet état de fait, il vit à la fois une adaptation opérationnelle nécessaire commandée par l’évolution des soins, des techniques et des attentes du public et des « révolutions » successives décidées d’en haut.
Dans ce contexte, chaque innovation descendante est vécue comme une contrainte à amortir, à contourner ou à neutraliser, car elle n’est que rarement ressentie comme une réponse adaptée aux préoccupations de terrain.
Le pilotage techniciste, le développement du recours aux auditeurs externes et la multiplication des postes de contrôle du travail des opérationnels sont caractéristiques de cette innovation décrétée. Ils s’accompagnent d’un jargon anglophile propre à décourager la plupart des acteurs.
Mais cela est normal car à tout dogme, il faut des clercs et eux seuls sont autorisés à expliquer aux profanes le sens caché des textes.
Mais cette réforme était-elle perçue comme utile et par qui ?
Avait-elle quelques chances d’être adoptée par ceux à qui elle était appliquée ?
En fait, la caractéristique de ce type de réforme est qu’elle s’apparente à la conversion forcée des mécréants pratiquée en d’autres temps.
Comment peut-on être persan ? Comment peut-on ne pas se pâmer devant la modernité de la dernière révolution managériale importée à la hâte et lue dans une mauvaise traduction ou partiellement intraduisible puisque seule une langue étrangère semble lui donner sa véritable dimension ?
Le débat sur la réforme de la fonction publique est à cet égard éclairant.
Posons le décor :
- Premier postulat : la fonction publique est a priori inefficiente ;
- Deuxième postulat : le secteur privé soumis à la loi d’airain du marché est par essence efficient ;
- Conclusion : transformer la fonction publique en entreprise privée la rendra efficiente.
Après quoi on s’étonne du peu d’enthousiasme des agents de la fonction publique à accompagner le changement.
Cette approche est d’autant plus réductrice et agressive, qu’elle catégorise un type d’organisation et tous les acteurs qui la peuplent.
Elle pose la compétence restreinte en principe et l’efficacité en exception alors que tous les DRH savent que le nombre d’agents réellement très engagés dans leur travail ne varie guère d’une organisation à l’autre, de même d’ailleurs que le nombre des agents très peu engagés naturellement dans le travail ?
La courbe de Gauss est là pour nous rappeler cette vérité, une entreprise publique ou privée comporte peu de travailleurs d’élite et peu de mauvais travailleurs irrécupérables mais elle comporte un grand nombre d’acteurs dont le degré d’engagement sera largement influencé par les conditions de travail et par le style de management.
Dans une enquête conduite, il y a quelques années, par François Xavier Schweyer professeur à l’EHESP, à la demande de l’Union hospitalière du Sud Est sur les opinions et valeurs des hospitaliers sur leur travail, l’intérêt du métier arrive largement en tête des causes de motivation citées (90%), les avantages statutaires ne recueillent que 6% des suffrages. On est loin du cliché du fonctionnaire abrité derrière son statut pour ne rien faire.
La plupart des exposés des motifs qui précédent les dispositions législatives ou réglementaires par lesquelles sont générées les réformes, évoquent généralement des insuffisances à corriger, des manques à réparer et des concertations à promouvoir.
En d’autres termes, la réforme est nécessaire non pas en vertu du simple besoin d’adaptation aux changements de l’environnement ou des métiers, mais parce que l’organisation est défaillante et ses acteurs aussi.
Comme le note Norbert Alter : « une invention qui ne fait l’objet d’aucune appropriation est destinée à disparaître. Mais il se peut qu’elle soit maintenue de force dans les pratiques sociales. Érigée en dogme, elle participe alors au mouvement en détruisant les formes de sociabilités antérieures, sans en créer de nouvelles ».
Ou de manière plus optimiste pour les formes de sociabilités antérieures, reprenons une constatation faite par Jacques Bougault professeur à l’ENAP de Québec (cahier du plan : « comment conduire le changement dans le secteur public ? » 2007 page 16) à propos de la France : « Voilà un pays où la prolifération de textes normatifs semble contraster avec la faiblesse des changements concrets observés. »
Cherchez dans vos souvenirs, vous n’aurez pas besoin de fouiller très loin pour trouver des illustrations de ce constat.
L’ennui avec ce type de changement décrété d’en haut c’est qu’un certain nombre d’acteurs ont compris tout le profit qu’ils pouvaient tirer pour leur carrière d’une gestion bien synchronisée de projets destinés à ne jamais aboutir.
C’est ce que Norbert Alter appelle : « l’utilisation systématique de la mobilité spatiale ou fonctionnelle, sur un rythme permettant de lancer des projets, puis de changer de poste avant que n’apparaissent les difficultés, dysfonctions et dyschronies liées aux changements. »
C’est ce que plus trivialement, dans les années 70, travaillant dans un service d’études et de programmes économiques de la direction générale des télécommunications, alors que le téléphone était une priorité nationale, j’avais baptisé « la technique de la chèvre de montagne ou l’izard et la nécessité »
Comme l’izard cousin pyrénéen du chamois, les virtuoses de cette méthode s’aventurent brièvement en terrain instable qu’ils déstabilisent un peu plus et gare à celui qui viendra après eux…
J’avais observé dans le premier cercle des conseillers de jeunes hommes à la tête bien pleine et aux ambitions sans limites qui avaient compris que le ministre voulait de l’innovation à tout prix et ils lui en servaient à tous les briefings, recevaient leur salaire et s’éclipsaient vers de nouveaux postes.
Ce sont ces « petits marquis dont parle Bernard Lavilliers dans sa chanson « Beautiful Days » parfaitement d’actualité que je vous invite à écouter. Beautiful days – YouTube https://www.youtube.com › watch
Alors battons-nous pour préserver les solidarités républicaines avec les corps intermédiaires et les partenaires sociaux contre la jungle néolibérale qui pensait pacifier l’univers grâce à la mondialisation en faisant des ennemies d’hier des associés de demain.
On en voit aujourd’hui les résultats…
CHRISTIAN QUEYROUX | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE | DIRECTEUR D'HÔPITAL HONORAIRE | ANCIEN SECRETAIRE GENERAL DE L'EHESP
Le 23 juillet 2026

