Par MICHEL CARON | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE
Plutarque affirmait en son temps que « le déséquilibre entre les riches et les pauvres est la plus ancienne et la plus fatale des maladies des républiques ». J’essaierai ici de développer une réflexion utile pour ces temps difficiles d’aujourd’hui.
Mon propos s’articulera en quatre parties :
- La pauvreté en France et en Europe : définitions et état des lieux
- De la pauvreté à la solidarité : le chemin de la fraternité et d’un humanisme conséquent.
- Qu’est il grand temps d’entreprendre ?
- De la pauvreté, à la solidarité, il y a un chemin : celui de la fraternité et de l’humanisme conséquent.
C’est entre autre un souvenir de lecture de mon journal (1) qui m’a marqué : au soir du 18 août 2025, 2 159 enfants dormaient dans la rue, dont 503 avaient moins de 3 ans. Le nombre de ces enfants a ainsi augmenté de 6% en un an et de 30% depuis 2022 ; ces données n’incluent pas les familles qui n’arrivent pas à joindre le 115. Elles ne prennent pas en compte non plus les jeunes migrants non accompagnés qui demeuraient sans abri ou vivaient dans des squats, abandonnés des Pouvoirs Publics.
Ainsi, la pauvreté marque t’elle l’échec des politiques publiques : celles de la Protection et de l’aide sociale à l’enfance, celles aussi de l’emploi, du logement, de la santé mentale, de l’immigration et de la prise en charge des femmes victimes de violences conjugales. Alors je veux dire ici qu’il y a un chemin qui va de la pauvreté et des multiples formes de vulnérabilité à la solidarité. Il nous revient de l’éclairer et de le parcourir.
La Pauvreté en France et en Europe : définitions et état des lieux
Pour contribuer utilement au débat et aux politiques publiques, il s’agit d’abord de se mettre d’accord sur les constats en mesurant la pauvreté : c’est l’approche relative de la pauvreté monétaire qui est celle des études en France et en Europe.
Le seuil de pauvreté monétaire est fixé à 60% de la médiane des niveaux de vie. Il est exprimé en Euros, mais peut être ramené en standard de pouvoir d’achat (SPA), unité commune permettant de faire les comparaisons à l’échelle européenne.
Sur cette base, la pauvreté monétaire touche 16,2 % des Européens en 2023. En France (hors Mayotte, d’après le dispositif européen SILC, qui diffère de la mesure nationale), 15,9 % des personnes sont pauvres. La France se situe au 15ème rang des pays avec les taux les plus faibles devant l’Italie (18,9 %) ou l’Espagne (19,7 %).
En France, ce sont donc 9,8 millions de personnes (soit 15,4 % de la population selon l’INSEE) (2)qui vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, fixé à 1288 € ; ce chiffrage ne prend pas en compte les personnes qui n’ont pas de domicile et qui sont accueillies par diverses institutions, ni la population des DOM.
Les disparités entre les pays de l’Union Européenne sont importantes : les pays du Nord et de l’Ouest de l’Europe affichent les taux de pauvreté les plus bas du monde. On y trouve relativement moins d’emplois très mal payés et il existe le plus souvent des salaires minimums tandis que la collectivité soutient les ménages aux revenus modestes grâce à un meilleur niveau de prestations et de protection sociale. Les pays du Sud de l’Europe ont des taux de pauvreté plus élevés. Les taux les plus élevés sont mesurés en Lituanie, en Estonie en Lettonie, en Roumanie et en Bulgarie.
L’étude de la pauvreté a recours à d’autres mesures ; il s’agit de :
– La mesure absolue, qui vise le montant nécessaire pour subvenir à des besoins de base,
– La pauvreté en conditions de vie (insuffisance de ressources, retards de paiement, restriction de consommation, difficultés de logement)
– La pauvreté basée sur la perception des minimas sociaux
– La pauvreté ressentie, qui s’appuie sur l’opinion des personnes concernées ; ainsi, Eurostat note qu’alors que 16,2 % des Européens vivaient sous le seuil de pauvreté, 34,1 % de la population européenne éprouvaient le sentiment d’être pauvre. Les personnes se sentent en insécurité sociale durable, et ont une vision dégradée de l’avenir.
Dans l’Union Européenne, on utilise aussi l’indicateur de risque de pauvreté et d’exclusion sociale qui englobe la pauvreté de revenus, la privation matérielle et sociale grave et l’exclusion du marché du travail. Ainsi en 2020, la part des personnes menacées par le risque de pauvreté se situe à 30 % des personnes se sentant touchées par au moins une des trois dimensions de la pauvreté.
Je signale enfin que certaines études utilisent le seuil de pauvreté à 50 % du niveau de vie médian.
Proposition 1 :
La lutte contre la pauvreté doit pouvoir s’appuyer sur un dialogue efficace entre les Organisations Non Gouvernementales et les Pouvoirs Publics ; il faut donc faire un effort particulier pour établir et rassembler des connaissances sur des bases communes.
Comprendre le phénomène de la pauvreté et la vie des personnes pauvres
Si nous voulons être utiles pour lutter contre la pauvreté, il nous faut réfléchir dans deux directions : d’une part comprendre les difficultés spécifiques rencontrées par les personnes pauvres, d’autre part, aller puiser dans les sciences sociales les concepts et les éléments d’analyse de la pauvreté, susceptibles d’éclairer les initiatives à prendre.
C’est dans cette perspective d’action que je me réfèrerai ici à des sociologues et des économistes qui font référence.
PIERRE BOURDIEU développe son analyse à partir de 3 formes principales de capital humain, économique, social, culturel.
La pauvreté sociale se caractérise par un manque de relations sociales limitant l’accès à des opportunités, des ressources et des réseaux d’entraide. La pauvreté culturelle est caractérisée par un manque de connaissances et de compétences. Dans cette perspective, le travail social d’accompagnement des personnes pauvres s’oriente vers des actions collectives à caractère culturel et de formation de base favorisant la compréhension de l’environnement et la possibilité d’action.
SERGE PAUGAM propose une typologie de 3 formes de pauvreté
La pauvreté intégrée se retrouve dans les pays ou les régions qui sont eux-mêmes pauvres sur le plan économique ; les personnes pauvres n’y sont pas stigmatisées et bénéficient de solidarité familiale et religieuse. Il y a pauvreté sans exclusion.
La pauvreté marginale est celle d’une petite partie de la population au sein d’une société prospère ; on parle alors de « cas sociaux « (par exemple les sans domicile fixe).
La pauvreté disqualifiante concerne les sociétés post industrielles, dans les régions aux prises avec les difficultés économiques, entraînant des situations de reconversion industrielle ; le chômage provoque le déclassement et l’exclusion sociale. Il en est de même pour les travailleurs précaires mal rémunérés et de l’érosion des protections sociales traditionnelles. Je signale deux ouvrages très éclairants sur l’apport des sciences sociales pour notre réflexion et notre action : Serge Paugam « Repenser la solidarité » – PUF 2019 ; Nicolas Duvoux « Le nouvel âge de la solidarité -Le Seuil 2012.
ROBERT CASTEL s’est concentré sur la vulnérabilité sociale ; en analysant l’évolution historique de l’assistance aux plus démunis, il introduit le concept de désaffiliation pour décrire le détachement des liens sociaux et l’érosion des protections sociales. Lutter contre la désaffiliation et la pauvreté passe par la nécessité de renforcer les supports sociaux et les dispositifs de solidarité, tout en critiquant les politiques qui se limitent à l’attribution de secours aux pauvres. L’ensemble de ses travaux éclaire les enjeux du travail social et plus globalement, de la protection sociale qui constitue la voie et les moyens de lutte contre la pauvreté.
ESTHER DUFLO, prix Nobel d’économie, insiste sur le caractère multidimensionnel de la pauvreté. « Elle n’est pas seulement le résultat de circonstances économiques défavorables ; elle est généralement enracinée dans les structures sociales et économiques qui limitent l’accès aux ressources et aux opportunités « . Elle souligne également l’importance de l’éducation dès le plus jeune âge pour briser le cycle de la pauvreté. Les crises mondiales frappent particulièrement les populations vulnérables (Covid, inflation). Ce sont des études et des expérimentations menées directement sur le terrain qui doivent alimenter les recommandations faites aux Pouvoirs Publics.
L’UNIVERSITÉ D’OXFORD et ATD QUART MONDE ont associé des universitaires, des travailleurs sociaux et des personnes pauvres dans leurs travaux ; ils ont mis en évidence les dimensions cachées (12) de la pauvreté, dont les 9 dimensions clefs de la pauvreté :
– Les privations telles que le travail décent, l’insuffisance et la précarité des revenus, les privations matérielles et sociales,
– 6 autres dimensions de la pauvreté, auparavant cachées ou peu considérées par les Pouvoirs Publics. Soit :
- 3 dimensions relationnelles qui concernent la manière dont les personnes qui ne sont pas confrontées à la pauvreté, affectent la vie de celles qui le sont : il s’agit de la maltraitance sociale, la maltraitance institutionnelle et les contributions non reconnues.
- 3 dimensions qui constituent le cœur de l’expérience de la pauvreté : il s’agit des souffrances résultant de la dépossession du pouvoir d’agir, les souffrances dans les corps, l’esprit et le cœur auxquelles les personnes pauvres réagissent par la résistance et la lutte. Ces dimensions nous rappellent en quoi il faut lutter contre la misère et la pauvreté et que les personnes pauvres elles-mêmes sont pro actives et non passives.
Pour approfondir la compréhension de la vie des personnes qui affrontent l’épreuve de la pauvreté, je suis conduit à observer la multiplicité des vulnérabilités personnelles et sociales telles que je les ai rencontrées et telles que les analyse le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC). En France, en 2022, le sentiment de vulnérabilité est en forte progression : il est passé de 21 % en 2018 à 41 % en 2022 ; ce sont les personnes aux bas revenus, les classes moyennes inférieures et les jeunes qui se sentent le plus en situation de vulnérabilité. Ainsi, je reprends ici les différentes formes de vulnérabilité analysées par le CREDOC : la pauvreté, le handicap et les limitations fonctionnelles, la santé dégradée, la relégation territoriale, l’isolement relationnel, le chômage et la précarité de l’emploi, le mal logement, les discriminations, la vieillesse et la dépendance.
Aborder ainsi la vulnérabilité, « c’est rechercher et approcher de manière dynamique les processus qui peuvent conduire à la pauvreté, afin de prévenir les situations de bascule et mettre en place des politiques sociales préventives ». Cette vulnérabilité est le reflet de la montée des incertitudes, chacun pouvant être confronté à une ou plusieurs de ces vulnérabilités : la possibilité et la capacité de mobiliser des ressources monétaires, relationnelles, institutionnelles devient alors déterminante. Approcher le phénomène de la pauvreté en s’intéressant à la vulnérabilité, c’est rechercher auprès de qui et à quel moment intervenir, quels dispositifs mettre en place pour développer les capacités individuelles, par une protection sociale pro active, intégrative et préventive sur le cycle de vie ». Je veux parler ici d’investissement social et de solidarité en désignant l’action conduite avec les personnes pauvres, dans une relation de coopération qui sauvegarde la dignité de chacun dans l’action concrète menée pour surmonter les causes et les effets de la pauvreté et de la vulnérabilité. Cette action – avec se distingue d’une action-pour les personnes pauvres dans une relation infériorisant où l’on parle à la place des personnes pauvres, à partir de données statistiques sur la pauvreté. L’attention portée à la dignité de la personne qui vit dans la pauvreté me conduit à reprendre le point de vue d’Esther DUFLO, lorsqu’elle affirme que « maintenir cette tension entre l’aide pécuniaire et le souci de l’autre devrait être une des principales préoccupations des politiques sociales ».
Qu’est-il donc grand temps d’entreprendre ?
Toute grande initiative aura à se situer dans UN CADRE EUROPEEN.
La charte sociale européenne est une convention du Conseil de l’Europe signée en 1961, révisée en 1966 et entrée en vigueur en 1999. Elle garantit les droits fondamentaux liés aux besoins essentiels de la vie dans les domaines de l’emploi et des conditions de travail, du logement, de l’éducation, de la santé, de l’assistance médicale et de la protection sociale. C’est la Constitution sociale de l’Europe.
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Le seul droit que nous n’avons pas :
Oublier que nous sommes libres et
Égaux en dignité et en droit.
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Le socle européen des droits sociaux est un ensemble de documents comportant 20 principes et droits clefs destinés à construire une Europe plus juste dans les domaines du marché du travail et des systèmes de protection sociale. Adopté en 2017, le socle européen des droits sociaux fixe un cadre politique et des objectifs en matière sociale. L’engagement pris par les gouvernements nationaux et les institutions européennes en matière de lutte contre la pauvreté est de réduire d’au moins 15 millions le nombre de personnes menacées de pauvreté ou d’exclusion sociale à l’horizon 2030. L’inclusion active et l’investissement social constituent les références politiques de l’Union Européenne, portées notamment par les programmes du Fonds Social Européen doté de 88 milliards d’Euros.
En 2023, dans les 27 pays de l’Union Européenne, les dépenses de protection sociale représentent en moyenne 26,6 % du PIB avec des écarts marqués entre les pays. Cela correspond à 10 540 € par habitant en parité de pouvoir d’achat. La France y consacre 31,5 % de son PIB, soit la part la plus élevée d’Europe.
Reste à savoir si l’Europe sociale a un avenir dans un contexte marqué par deux agressions majeures : l’agression Russe contre l’Ukraine et les initiatives du Président Trump des États Unis en matière de droits de douane. L’Europe est en panne de croissance économique et aux prises avec les populismes qui progressent en alimentant la dérive autoritaire de certains états.
Les rapports soumis à l’Union Européenne par Mario Draghi et par Enrico Letta insistent sur les conditions pour gagner la bataille de la compétitivité, mais il faudra pour cela s’appuyer sur les atouts de son modèle social et relever le double défi d’un modèle économique plus soutenable et d’une transition écologique et climatique, ainsi que des investissements nécessaires dans l’éducation, qui ne sont pas chiffrés dans ces rapports.
Le choix européen du modèle de l’Etat social (Etat Providence) a forcément des conséquences sur le plan économique ; mais rien n’indique aujourd’hui que les plus pauvres et les plus vulnérables de ce modèle social demeurent une préoccupation majeure de l’Union Européenne et de la Présidence actuelle de la Commission.
Proposition 2
Je reprends ici en la prolongeant à l’échelle de l’économie sociale et solidaire, la proposition d’Enrico Letta ; celui-ci préconise une accélération de l’intégration européenne notamment dans la finance : pour dépasser un environnement constitué de 27 droits des affaires et régimes fiscaux, il propose de créer « un 28ème régime ou pays » qui serait « un système virtuel en matière de droit des affaires et de fiscalité pour créer une forme de passe partout permettant aux petites et moyennes entreprises de travailler dans l’ensemble des 27 Etats ».
Ainsi, je suggère de reprendre cette proposition en l’adaptant aux acteurs de l’économie sociale et solidaire en créant notamment un statut d’association européenne.
Qu’en est-il au niveau des politiques publiques à l’échelle de la France ?
La protection sociale constitue la voie majeure d’une action politique en vue de créer un environnement favorable à la réduction de la pauvreté. L’actualité montre à quel point la question des ressources de cette politique est posée. Mais ajoutons que le système lui-même a besoin d’une véritable refondation. Force est de constater que la diversité des acteurs, des décideurs et des financements de la solidarité et de la protection sociale tend vers un émiettement des initiatives lorsque l’on en vient à considérer les systèmes d’aide sociale déployés par les départements. Et l’on constate qu’une proportion importante de nos concitoyens ayant droit aux différents financements de la solidarité, n’accèdent pas à ces droits ; et la numérisation des pratiques administratives et des services publics vient alimenter le processus d’exclusion sociale. Pour retrouver le chemin qui va de la pauvreté à la solidarité, il faut donc faire de la Refondation de la Protection Sociale et de la lutte contre la pauvreté un enjeu major du débat politique et des prochaines échéances électorales.
Proposition 3
Nous faisons appel aux différentes composantes de la société civile et en particulier aux acteurs de la solidarité pour construire ensemble une plate-forme de diagnostic, d’interpellation et de proposition sur ces 2 axes que sont la lutte contre la pauvreté et la Protection Sociale, à la fois au niveau national et au niveau territorial et de proximité. Cette démarche peut prendre la forme d’un « livre blanc » de la lutte contre la pauvreté à l’échelle départementale, porté par tous les acteurs de la solidarité.
Au-delà d’une Refondation du système de la Protection Sociale, il faut s’engager dans une approche globale, qui traite à la fois la pauvreté et les inégalités : cela concerne une fiscalité plus juste et des politiques publiques relatives à la petite enfance, à l’éducation, à la santé, à l’accompagnement social, au marché du travail et au logement, aux personnes âgées.
Tous ces domaines d’activité peuvent constituer une voie de développement de l’emploi qualifié et socialement utile.
L’éducation, le soin et l’accompagnement social ont en commun de mobiliser de nombreux emplois dont la caractéristique est à la fois de prendre soin de l’autre et de le considérer dans sa dignité avec toute notre attention. Ce sont ces métiers où les gains de productivité trouvent leurs limites parce que l’automatisation ne pourra pas remplacer la relation humaine constitutive de ces métiers.
Comme le montre Esther Duflo, notre société pourrait réaliser des gains et des progrès considérables en investissant dans une meilleure éducation scolaire et une meilleure prise en charge de la petite enfance.
Depuis les travaux de Pierre Bourdieu (Les héritiers, La reproduction), on sait à quel point des investissements insuffisants dans l’éducation contribuent à la reproduction des inégalités et à l’enfermement dans la pauvreté. Ainsi Esther Duflo montre-t-elle comment la mobilité intergénérationnelle des enfants est liée aux quartiers où ils grandissent. « Les enfants ayant grandi dans une zone à mobilité réduite ont moins de chances que les autres d’accéder à l’enseignement supérieur et plus de chances d’avoir eux-mêmes des enfants de manière précoce ». C’est le prix Nobel d’économie James Heckman qui considère que fournir aux enfants de moins de 6 ans un enseignement de qualité constitue la meilleure solution pour réduire les inégalités.
Le maintien, voire l’amélioration du niveau de qualité de service est primordial pour surmonter les effets de la pauvreté et des inégalités ; et cela présente l’avantage de permettre l’augmentation du nombre d’emplois qui peuvent être attractifs s’ils sont correctement rémunérés : éducateurs de la petite enfance, garde d’enfants subventionnées constituent autant de facteurs favorables à l’accès des femmes au marché du travail, permettant entre autre de lutter contre la pauvreté des familles monoparentales.
Il en est de même dans le domaine de la prise en charge des personnes âgées et en perte d’autonomie, qui est appelé à une forte expansion : les services à domicile, les établissements d’hébergement médicalisés doivent constituer une voie pour le développement de l’emploi qualifié et socialement utile.
Pour ce qui concerne le marché du travail (dans lequel il faut mentionner le BTP et les besoins criants de logements) comme cadre de lutte contre la pauvreté, Esther Duflo analyse les multiples facteurs favorables à la mobilité professionnelle, pour éviter la trappe de la pauvreté résultant du chômage : investir dans la formation, aider aux transports, à la garde d’enfants, au logement, à l’entreprise dans sa recherche de personnel, de tels programmes peuvent générer d’avantage d’économies qu’ils ne coûtent ; j’ai moi-même conduit une expérimentation en matière de transition professionnelle qui montrait que le chômage n’était pas une fatalité. Toutes ces transitions devraient constituer des opportunités pour une politique gouvernementale de manifester son soutien aux travailleurs qui subissent les effets de ces transitions. Un programme facilitant les transitions professionnelles devrait être un droit universel à une vie productive dans notre société. Tout le monde peut avoir un travail et être productif : l’expérimentation française des « territoires zéro chômeur longue durée » en est une illustration.
J’ajouterai qu’il nous faut lutter contre le mépris qui atteint la dignité des personnes pauvres, soupçonnées de se réfugier dans l’assistanat et la déresponsabilisation. Ainsi l’idée est-elle répandue que les parents, parce qu’ils sont pauvres, sont incapables de s’occuper de leurs enfants ; en Suisse, jusqu’aux années 1980, des dizaines de milliers d’enfants pauvres ont été enlevés de leur famille et placés dans des exploitations agricoles. En 2012, le gouvernement suisse a présenté ses excuses officielles pour ces séparations. Quand une société porte en elle le mépris et l’humiliation, c’est toute la société qui recule. Le devenir de notre modèle social est aussi un enjeu de dignité, ce que l’association ATD QUART MONDE a bien montré.
De la pauvreté à la solidarité, il y a un chemin : celui de la fraternité et de l’humanisme conséquent
L’objectif de développement durable N°1 de l’ONU est l’élimination complète de l’extrême pauvreté dans le monde entier d’ici 2030. Pour autant, notre bien-être est lié à celui des autres ; or, les inégalités grandissantes viennent perturber les conditions de la croissance économique en portant atteinte à la cohésion sociale et en augmentant les tensions politiques et sociales. C’est bien l’Europe sociale, la protection sociale et les politiques publiques qui sont les voies de l’action politique des citoyens en Europe et en France pour créer un environnement favorable à la réduction de la pauvreté.
Il nous reste à examiner les possibilités d’action individuelle et collective dans des stratégies de solidarité déployées au niveau local, pour incarner les valeurs qui structurent nos engagements et nous relient les uns aux autres dans la devise de la République : liberté, égalité, fraternité.
Les combats pour la liberté et l’égalité éclairent les siècles qui nous précèdent ; les temps présents sont marqués par la montée des incertitudes, la violence multiforme, les injustices dans l’accès à l’éducation, à la santé, au travail, à la culture et la précarité va grandissante. Il en résulte la colère et le ressentiment qui alimentent la montée des populismes et de l’extrême droite. Le monde est en perte de repères et notre existence en perte de sens. Ne faut-il pas nous engager plus résolument et plus explicitement dans la voie de la fraternité pour éclairer le nouveau pacte de travail et le nouveau pacte social du XXIème siècle ?
Dans cette période de gros temps et pour fixer le cap de notre navigation, il nous faut rassembler les investisseurs, les ingénieurs et les philosophes et nous organiser en équipage autour de notre volonté d’être à la fois attentifs aux autres et de prendre soin des plus vulnérables autant que de besoin.
Je reprends ici les travaux du laboratoire de la Fraternité, dans son baromètre 2025, qui nous apprend que 8 Français sur 10 se sentent responsables d’aider les autres ; 73 % d’entre eux estiment que les associations agissent efficacement en la matière, 62 % mentionnent les services publics, 57 % l’école, 56 % les collectivités locales, mais seulement 36 % les citoyens eux-mêmes. Il y a donc un défi à relever pour que la fraternité devienne une responsabilité partagée entre institutions, entreprises, associations et citoyens.
Je retiendrai d’abord 3 propositions du Laboratoire pour ouvrir des pistes de dialogue et d’action :
Proposition 4
Mettre en système les relations entre les acteurs mentionnés ici en créant des relations entre eux à l’occasion d’une grande rencontre annuelle pour faire de la fraternité un levier d’innovation sociale.
Expérience personnelle : ainsi ai-je impulsé et organisé dans mon parcours professionnel, le « concert annuel pour la fraternité » (réédité plusieurs années de suite) à partir de la rencontre et du dialogue de diverses traditions musicales, dont le jazz, et d’un « appel commun pour la fraternité » qui fut signé par nombre de personnalités politiques et de la société civile ; et la date choisie était le 10 décembre, date anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948.
Proposition 5
S’engager en activant son 1 % Fraternité, en consacrant 1 % de son temps, de ses compétences et de ses ressources à des actions solidaires.
Proposition 6
Se mobiliser en appliquant des socio gestes de fraternité, comme on peut le faire au travers de d’éco gestes en relation avec la transition climatique.
Proposition 7
Prendre l’engagement simple et accessible de consacrer 1h ou 2h par mois à une action de solidarité locale (visite de personnes isolées, accompagnement d’un jeune dans une activité).
Proposition 8
Une fois par mois, se consacrer à un temps collectif et convivial, comme donner un coup de main à un voisin, se retrouver autour d’un café, ou organiser un moment d’échange.
Proposition 9
Organiser un temps intergénérationnel consacré à la découverte culturelle ou à la pratique de la cuisine pour partager un repas.
Passer de l’attitude éthique à la recherche de l’efficacité politique, n’est-ce pas mettre en accord nos paroles et nos actes, pour affronter utilement les situations de pauvreté ? Il est possible de passer d’une éthique du care à une politique de la fraternité. Cette politique doit s’incarner localement et globalement dans des politiques publiques qu’il nous faut réussir à coconstruire. C’est là une incitation à agir dans le sens de la fraternité au moment où le sentiment du risque de devenir pauvre progresse au même titre que celui du déclassement, de l’isolement relationnel et de la relégation territoriale lorsque les déserts médicaux s’étendent et que les services publics s’éloignent. La fraternité apparaît comme un facteur favorable à la régénérescence de l’Etat social en aidant à surmonter les tensions sociales, culturelles et générationnelles. La fraternité peut aussi réhumaniser les dispositifs de solidarité réduits à une fonction distributive de prestations. La crise COVID 19 nous a appris à redécouvrir cette dimension humaine et sociale de bien des métiers d’intérêt général qualifiés d’essentiels.
La fraternité a aussi à voir avec le défi de la transition écologique et climatique et, avec la révolution numérique, comme un ensemble d’opportunités de redécouverte du lien intergénérationnel par lequel l’attitude fraternelle vient donner une nouvelle dimension à la politique de cohésion et de solidarité nationale.
Cette politique de fraternité qui affronte les multiples formes de la pauvreté et de la vulnérabilité vise donc à lutter contre notre ignorance et l’invisibilité des plus fragiles, bien au-delà de l’assistance et du secours. Il s’agit pour nous de refonder la solidarité qui permet de vivre dignement par-delà les difficultés quotidiennes. Ainsi pourrons nous dépasser l’antique constat de Plutarque qui introduisait ma réflexion, selon lequel le déséquilibre entre les riches et les pauvres est la plus ancienne et la plus fatale des maladies des républiques.
En la matière, il nous reste beaucoup à faire, mais quand l’objectif est clair, le chemin est possible.
MICHEL CARON | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE
Le 2 février 2026

