Par CHRISTIAN QUEYROUX | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE | DIRECTEUR D'HÔPITAL HONORAIRE | ANCIEN SECRETAIRE GENERAL DE L'EHESP
L’Amérique en pleine mutation
Dans un ouvrage intitulé « Les Etats-Unis au temps de la prospérité » paru chez Fayard en 1980, André Kaspi Professeur à la Sorbonne nous décrit une période occultée par la crise de 1929 et qui fut caractérisée par des progrès technologiques, une progression considérable de la production et de la richesse mais aussi la montée de la xénophobie.
Cette période est aussi caractérisée par un basculement du monde dans lequel les U.S.A. vont cesser d’être débiteurs des puissances européennes pour en devenir les créanciers à la faveur de la première guerre mondiale.
Entre 1914 et 1917 l’excédent de la balance commerciale est multiplié par 9. Cette période va voir également progresser le revenu des travailleurs de 25%. Pour reprendre les termes d’André Kaspi « il suffit de produire pour vendre ».
Il ajoute : « En novembre 1918, les américains sont à la fois riches, vainqueurs et soucieux d’agir comme si rien ne s’était passé chez eux et dans le monde depuis l’été de 1914. »
Le Produit National Brut des U.S.A. a quasiment doublé entre les années 1912 -1916 et les années 1917 – 1921.
L’Amérique face à ses contradictions
Une autre caractéristique, sur fond de montée en puissance de l’Union Soviétique est la chasse aux rouges et aux étrangers.
Dans le Los Angeles Times on peut lire : « Il y a actuellement 14 millions d’Européens en Amérique qui ne sont pas naturalisés, au moins 7 millions ne savent ni parler ni lire l’anglais. Séparés de leurs mauvais bergers, ces gens peuvent devenir de bons Américains. Mais tant qu’on laissera des agitateurs étrangers répandre leur propagande mensongère, ces étrangers resteront une menace pour les institutions et les vies américaines ».
Dans le même temps une révolution dans le domaine de l’emploi est à l’œuvre avec pertes d’emplois dans les secteurs primaire et secondaire et plus dans le secteur tertiaire.
Le machinisme cher à Henry Ford permet de produire plus, avec moins de main-d’œuvre et pour moins cher.
La société apprend à consommer dans le même temps ou des progrès technologiques transforment les déplacements avec la multiplication des véhicules automobiles, l’essor de la presse écrite, des télécommunications, de la radiophonie et du cinéma. Elle apprend aussi à vivre à crédit moteur de l’économie mais qui sera aussi une des causes de la chute à venir.
Comme le note André Kaspi : « Comme il convient à un régime qu’inspire la philosophie du parti Républicain, le gouvernement fédéral se garde bien d’imposer quoi que ce soit ».
Les barrières douanières cependant protègent le marché américain des concurrents extérieurs.
Une autre révolution est en marche, l’Amérique devient une nation de citadins et compte 106 millions d’habitants en 1920.
Les riches s’enrichissent André Kaspi précise que : « les Etats Unis comptaient 4500 millionnaires en 1914 et 11000 en 1926…le 1% le plus riche accapare 19% du revenu disponible % en 1917…Les quatre cinquièmes des dividendes sont distribués aux 5% les plus riches ».
Cette croissance est en partie liée à l’économie de guerre, situation que connaitront à nouveau les U.S.A. avec la deuxième guerre mondiale. Elle est fragile et dans un contexte de ralentissement l’état fédéral volera au secours des producteurs locaux en élevant des barrières douanières en 1922 notamment pour les produits de l’agriculture.
La révolution des médias et de la communication : entre progrès et dérives
Comme indiqué précédemment les U.S.A. sont à l’avant-garde d’une autre révolution, celle de la communication de masse grâce ou à cause de la presse écrite, de la radio et du cinéma. Il en découlera également l’essor de la publicité. On va commencer à publier des contenus pour obtenir de l’audience et faire grimper corrélativement les recettes publicitaires.
Priorité au sensationnel qui attire le chaland…
Sur la presse André Kaspi écrit : « C’est qu’au fond, la presse américaine, comme les langues d’Esope, est capable du pire et du meilleur. A son passif, le poids de l’argent, le goût immodéré du sensationnel, l’absence de scrupules. A son actif, une grande liberté d’action, un vigoureux esprit de croisade hérité de la période progressiste, un étonnant dynamisme ».
Une autre caractéristique de la période, plus inquiétante, peut être résumée par le titre d’un des chapitres de l’ouvrage d’André Kaspi « L’Amérique aux américains ».
L’auteur souligne un paradoxe « les américains repliés sur eux-mêmes, au moment où ils occupent une place de premier rang dans l’économie du monde… »
C’est aussi à partir de ces années qu’en réaction au matérialisme de la société de consommation, les fondamentalismes religieux qui n’ont jamais désarmé vont passer à l’offensive en se servant aussi des moyens modernes de communication.
Un clergyman de Floride cité dans le livre déclare : « Je dirais qu’un moderniste dans le domaine du gouvernement est un anarchiste et un bolchevik ; en science, il est évolutionniste ; dans le domaine des affaires, c’est un communiste ; dans celui des arts, un futuriste ; dans celui de la musique, son nom est jazz ; dans celui de la religion, c’est un athée et un infidèle. ».
En parallèle, un courant xénophobe et suprématiste blanc poursuivra de sa vindicte les juifs, les noirs, avec un activiste particulièrement virulent Madison Grant qui déclare : « Une population mélangée non seulement trouble l’unité de l’action nationale, mais conduit aussi à une lutte de civilisations contradictoires et même de langues … ».
La période ainsi décrite va se fracasser sur une crise d’une ampleur mondiale dont seul le deuxième conflit mondial, selon les mêmes mécanismes que pour le premier, permettra à l’Amérique de sortir vainqueur sur tous les plans exportant, en même temps que les matériels militaires nécessaires à la victoire sur le nazisme, toute sa société de consommation désormais à l’étroit dans les seuls U.S.A.
Quels échos avec les années 2020 ?
Au terme de la lecture de cet ouvrage remarquablement documenté, une question m’est naturellement venue, certains des prémisses de la situation des années 1920 ne sont-ils pas comparables à ceux que nous vivons actuellement ?
On peut penser à la nouvelle révolution de la communication de masse avec les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, on peut songer à la montée de la xénophobie et à l’intolérance politique et au retour des fondamentalismes religieux, à la richesse insolente des nouveaux milliardaires du NET ; à un détail près en 1920 les U.S.A. avaient lancé une O.P.A. sur le reste du monde, dans les années 2020, ne font-ils pas partie, avec beaucoup d’autres, d’une zone d’expansion pour d’autres ambitions ?
CHRISTIAN QUEYROUX | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE | DIRECTEUR D'HÔPITAL HONORAIRE | ANCIEN SECRETAIRE GENERAL DE L'EHESP
Le 4 décembre 2025

