Par CHRISTIAN QUEYROUX | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE | DIRECTEUR D'HÔPITAL HONORAIRE | ANCIEN SECRETAIRE GENERAL DE L'EHESP

Dans un texte intitulé « De la rhétorique à l’onomatopée », publié en Mai 2026 sur le site du Think Tank Fraternité, je m’interrogeais sur l’appauvrissement du langage comme un des éléments pouvant conduire à mettre en danger le modèle démocratique en faisant le lit des régimes autoritaires désireux de manipuler des foules incultes et quasi analphabètes.
Plusieurs lectures de juillet et août sont venues alimenter des réflexions toutes aussi pessimistes que celles générées par les précédentes.

Trois ouvrages très différents sont venus compléter mes recherches, il s’agit de « Urgence pour l’école républicaine » de Camille Dejardin paru dans la collection Tracts chez Gallimard en 2022, « Ce que l’égalité veut dire » de Thomas Piketty et de Michael J. Sandel paru en septembre 2025 au Seuil et enfin « Contrer le rire fasciste… Trolling et Résistance » de Denis Saint Amand paru aux éditions « Rue de l’Echiquier » en mai 2026.

Vous vous demandez sans doute quel rapport il peut y avoir entre ces trois ouvrages traitant apparemment de sujets très différents.

En réalité, outre qu’il ne vous aura pas échappé qu’après la Fraternité mise à mal par l’isolement numérique des individus, il est question de l’Egalité taillée en pièce par les libertariens dont Mister Musk est l’archétype et qu’il ne nous manquera plus que la Liberté, elle menacée par les Trolls et la montée des autoritarismes.

S’agissant de Mister Musk un de ses propos rapportés sur le réseau LinkedIn achève de planter le décor du monde qu’il nous promet. Il aurait déclaré : « La faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale c’est l’empathie. »

Pour en revenir aux ouvrages précédemment cités, celui de Camille Dejardin taille en pièces la politique de l’éducation nationale sous différents gouvernements depuis plus de 40 années qui a préféré ce qu’elle appelle l’ingénierie de l’écran de fumée à une véritable politique destinée à relever le niveau des élèves. Elle stigmatise la « bienveillance » alibi du laxisme.

Elle écrit notamment : « L’école est et doit précisément être le lieu du refus de l’immédiateté – dont la « facilité » et le « quotidien » sont deux avatars invasifs, au profit du doute constructif et de la prise de recul informée ».

Elle plaide pour une désintoxication numérique et dénonce les ravages cognitif, affectif et social de cette emprise et considère que l’école doit impérativement en être protégée.
Elle repositionne de nombreux concepts autour de la Laïcité et affirme notamment « qu’assumer la laïcité, ce n’est … en aucun cas passer sous silence le fait religieux … mais assumer de le prendre pour objet d’étude normal. » elle ajoute « On ne déracine pas des préjugés en s’efforçant de les remplacer par des mantras ».

Elle plaide également pour accompagner les enseignants tant sur le plan de leur formation que sur celui de leur reconnaissance, qui devrait se traduire par une revalorisation de leur rémunération qui aille de pair avec leur réarmement professionnel, par une formation et des conditions de travail permettant de rendre à l’école sa mission de construction de futurs citoyens capable de développer un esprit critique.

Elle pourfend enfin l’Education nationale en lui appliquant les termes employés par William Faulkner qui dans son « Requiem pour une nonne » (1951) écrivait, à propos d’une ville de pionniers animée d’une fièvre, d’un délire « qui lui ferait toujours confondre le grouillement avec le mouvement et le mouvement avec le progrès. »

Je retiendrais pour ma part sa phrase suivante : « L’égalitarisme ne sert pas l’égalité mais un élitisme réel. »
Ce qui nous amène au thème de l’entretien entre Thomas Piketty et Michael J. Sandel dans « Ce que l’égalité veut dire ».

Ces deux universitaires issus de deux mondes séparés par un océan essaient de définir l’Egalité. L’un comme l’autre n’élude pas des réalités dérangeantes telle que le fait que la sociale démocratie du Nord n’a été possible qu’adossée à l’exploitation du Sud qui permettait la redistribution des profits y compris aux classes les plus modestes.

Ils abordent également le rôle de l’impôt comme moyen de justice sociale et soulignent l’abandon, notamment aux USA, aussi bien par les démocrates que par les républicains, de la progressivité du taux appliqué aux plus riches.
Ils évoquent également les limites morales du marché et s’accordent pour considérer que le modèle « ultra-libéral » est une source d’accroissement des inégalités non seulement de ressources mais aussi d’accès à de nombreux services qui n’étant pas « publics » sont hors de prix pour de plus en plus de citoyens des pays concernés.

A noter que ce constat revient à transposer au sein d’entités nations du Nord les clivages entre les riches et les autres autrefois caractéristiques de l’exploitation du Sud et au sein des Etats du Sud la spoliation, par ceux des acteurs locaux qui détiennent le pouvoir, de la part des richesses concédées par les colonisateurs puis les multinationales.

Ils s’accordent pour pointer notamment les inégalités d’accès à l’éducation à travers la sélection par l’argent aux USA mais sans exonérer notre modèle républicain, au-delà d’un ascenseur social sinon en panne du moins très ralenti, de ses effets de reproduction sociale.

S’agissant des responsabilités des familles politiques ils constatent que les partis qui auraient dû s’attacher à encadrer le libéralisme décomplexé s’y sont ralliés.
Au terme de leurs échanges ils insistent sur un point essentiel pour comprendre les progrès du « Populisme », la paupérisation d’une partie de la clientèle politique des partis traditionnels frappée de plein fouet par l’hyper-mondialisation et notamment la destruction des emplois dans les états du Nord.

Ils voient dans la réélection de Donald Trump une illustration de cette situation et ajoutent un constat relatif à l’« Antiélitisme » qui caractérise la montée en puissance de leaders autoritaires dans plusieurs états tant en Amérique qu’en Europe.
A la fin de l’échange Michael J. Sandel résume leur conversation de la manière suivante : « Tout au long de notre conversation, nous avons abordé trois dimensions de l’égalité. La première est économique et concerne la répartition des revenus et des richesses. La deuxième est politique et porte sur la représentation, le pouvoir et la participation. Et puis il y a cette troisième dimension, qui englobe la « dignité », le « statut », le « respect », la « reconnaissance », « l’honneur » et la « considération ». Mon intuition est que cette troisième dimension est la plus puissante sur le plan politique, et peut-être aussi sur le plan moral. Et que nous ne pouvons espérer réduire les inégalités économiques et politiques sans créer les conditions d’une plus grande égalité en matière de reconnaissance, d’honneur, de dignité et de respect… »

C’est sur ces besoins que surfent les « Populistes » de tous les pays en adoptant des discours clivants mettant en cause selon les lieux et les circonstances les « Autres » qui se distinguent par leur couleur, leur origine étrangère, leurs mœurs et leur statut social qui sont servis en pâture.
C’est là que le dernier ouvrage cité « Contrer le rire fasciste Trolling et Résistance » trouve son utilité pour comprendre ce à quoi nous assistons aux USA mais aussi en Europe, en Amérique du Sud et dans de nombreux autres territoires petits ou grands dans le monde.

En quatrième de couverture l’éditeur précise que l’auteur spécialiste des poétiques de la parole et de la satire étudie les mécanismes rhétoriques et les logiques de ce rire fasciste, mais aussi les moyens de le contrer.

Tout d’abord il définit le rire pour le distinguer de l’humour en empruntant à Alain Vaillant, historien de la littérature et des cultures médiatiques, la définition suivante : « Débrayage cognitif, réflexe incontrôlé face à un décalage ou une anomalie et qui mobilisant nos muscles respiratoires et faciaux, nous relient à notre condition animale ».
Il en distingue l’humour, qui précise Denis Saint Amand, peut alors s’envisager comme ce que l’humain a inventé pour domestiquer le rire et tenter de le rendre intelligent.
L’auteur confie quelques lignes plus loin, je cite : « Ce petit livre est né d’un effarement : le 20 janvier 2025, le jour de la seconde investiture de Donald Trump, l’homme d’affaires sud-africain Elon Musk, directeur général de Tesla et propriétaire de la plateforme X (ex Twitter), alors considéré comme le premier soutien du président américain, prononçait un discours de victoire qu’il concluait par un salut nazi. »

Il précise qu’outre l’ignominie de l’acte, les justifications sur un mode « bouffon » pleinement assumé l’ont décidé à l’écrire.
Il nous renvoie à un texte d’Umberto Eco, publié il y a 30 ans chez Grasset, identifiant les signes caractéristiques de la fascisation d’une idéologie ou d’une société qu’il faut impérativement avoir présents à l’esprit :

  • « Exacerbation de valeurs imposées comme fédératrices,
  • Rejets radicaux (du modernisme, de la pensée critique, de la diversité),
  • Imposition de hiérarchies strictes (élitisme, exhibition de la richesse comme principe d’humiliation),
  • Instauration d’un sentiment de menace permanente (obsession du complot, conception de l’existence comme guerre),
  • Manipulations psychologiques,
  • Opérations de contrôle (des femmes et des minorités, d’une langue délibérément appauvrie). »

L’auteur ajoute que « tous ces éléments sont assortis dans les politiques « illibérales » contemporaines d’un rire narquois qui trouble la réception de gestes et de discours dont les spectateurs peuvent se demander à quel point ils relèvent de la farce en dépit de leur violence. »

Il ajoute que le rire des tortionnaires est aussi répugnant qu’effrayant et renvoie à plusieurs auteurs ayant écrit sur le sujet.
Il pointe particulièrement à travers les réseaux sociaux le « trolling » qui permet le lynchage en ligne.

Face à cette situation il souligne la difficulté de lutter contre le rire mis au service de la manipulation car en « singeant » les acteurs de telles pratiques, tel Donald Trump, on peut obtenir un résultat inverse de renforcement du discours auquel on s’oppose.
Il décortique les pratiques en vigueur sur différents médias tant aux USA qu’en Europe, notamment en France et dans le reste du monde.

J’en recommande la lecture et souhaite citer un extrait de la conclusion intitulé « rire des escrocs » :

« Notre époque peut sembler insupportable, non seulement parce que l’exercice d’une violence d’Etat s’observe un peu partout, mais aussi parce que celle-ci s’accompagne d’une brutalisation de l’imaginaire… Dans nos vies saturées de contraintes, le temps manque pour s’informer, se rencontrer et débattre… Sans verser dans la naïveté, il faut continuer à croire que l’immense majorité refuse le monde oppressant qu’on cherche à nous imposer, qu’il reste possible d’en construire un autre… »

J’allais conclure, sur ce propos somme toute optimiste, mais j’ai découvert en lisant le numéro de Marianne de mi-août un article intitulé « le revenu universel accommodé à la sauce libérale » qui aurait pu finalement mettre tout le monde d’accord à droite comme à gauche puisque Thomas Piketty l’évoquait comme un outil de justice sociale et que les libertariens emblématiques que sont Mister Musk, encore lui, et Docteur Zuckerberg enfourchaient le même cheval.

Malheureusement il semble que ce ne soit que pour éviter une conflagration sociale qui résultera de la destruction massive des emplois notamment des cols blancs par l’intelligence artificielle qui remplit leurs comptes en banque. Il faudra en effet veiller à ce que les citoyens de seconde zone ne menacent pas le paradis des ultras riches et pour cela quoi de mieux que des jeux (en ligne) et du pain, même s’il s’agit d’une aumône à investir impérativement dans des produits ultra transformés.

Néron et Caligula auraient rêvé de disposer des mêmes moyens pour tenir la plèbe… à qui Juvénal, poète satirique auteur de la citation en titre, reprochait d’avoir abandonné ses droits politiques en échange de pain et de jeux.

*Panem et circenses » (« du pain et des jeux ») l’auteur de l’expression est le poète satirique romain Juvénal, qui l’a écrite dans ses [Satires (X, 81)] vers la fin du Ier siècle ou le début du IIe siècle après J.-C. [1, 2, 3]

 

Photo DC Studio – Magnific.com

CHRISTIAN QUEYROUX | ADMINISTRATEUR DU THINK TANK FRATERNITE | DIRECTEUR D'HÔPITAL HONORAIRE | ANCIEN SECRETAIRE GENERAL DE L'EHESP

Le 4 septembre 2026